Sur la route entre Manyara et le Serengeti, notre guide a plusieurs fois tenté de réveiller en nous l’instinct de vacancier proposant divers arrêts dans des échoppes touristiques, ou dans les villages “traditionnels” pour découvrir la culture Massai contre quelques dollars américains. C’est un peu dommage, mais cela fait partie du jeu, du commerce, la fameuse “touriste-taxe” qui s’applique globalement à tout étranger qui passe par là. Il faut dire que pour atteindre le parc, il n’existe qu’une simple route traversant le rift par Karatu, puis zigzaguant jusqu’à la plaine, avant de devenir une ligne quasi-droite filant dans un décor semi-désertique et poussiéreux jusqu’à l’entrée du parc. Le nombre de touristes passant par là a clairement favorisé le développement de l’écotourisme faisant perdre un peu de dignité à un peuple déraciné de ses terres, pour le bien des différentes espèces. Les massais sont les habitants historiques des plaines de Tanzanie. Autant chasseurs qu’agriculteurs, ils s’étaient naturellement installés au coeur des zones propices à la faune sauvage. Pour créer les parcs et les réserves, ce sont des milliers de massais qui furent dépossédés de leurs terres. Nos rencontres avec les guerriers nous dévoilent combien la mondialisation a anesthésié leur conscience pour faire accepter cette évolution comme « naturelle » où la lance de chasse est devenue un accessoire pour « la photo ».
A peine les portes du parc du Serengeti franchies, nous croisons enfin des félins : deux lionceaux. Ils dorment paisiblement au bord de la route. Leur pelage est brun - doré, ils possèdent une imposante musculature, légèrement trapus, leurs pattes sont larges, ils ont tous les deux une crinière naissante, entourant une puissante mâchoire, et un délicat museau noir orné de moustaches, leurs yeux sont couleur ambre. L’un présente quelques blessures. Cette première rencontre est épatante, ils sont si proches, si magnifiques. Quelque peu importunés par notre présence et par la pluie, nos deux frères se redressent et avancent de quelques mètres pour s’installer face à la savane qui s’étend à perte de vue. Le téléphone du chauffeur sonne sans interruption. Il échange avec les autres guides, puis nous annonce fièrement “prochaine étape léopard” !
Nous revoilà trimballés sur les pistes, sous une pluie battante, traversant une plaine composée de nombreux points d’eau, de verdure et de rochers. Nous constatons que les gnous, accompagnés de leurs gendarmes bicolores, les zèbres, prolifèrent en ce début de transhumance. Nous arrivons à deux cents mètres d’un baobab, cinq voitures sont déjà là. Nous cherchons dans l’arbre le fameux léopard. Il faut savoir qu’il est aujourd’hui difficile de recenser les léopards avec précision, tant ces animaux arrivent à s’adapter à l’environnement et à se camoufler parfaitement dans la nature, plus précisément dans les arbres. Pour tout dire, je pense que j’ai d’abord photographié des branches et des feuilles avant de réellement voir l’animal, enfin les animaux. Deux magnifiques spécimens qui ont bondi pour attraper un malheureux Dik-Dik (une toute petite antilope). Le plus rapide des deux ayant fait tout le travail, il n’a pas voulu partager sa proie. La chasse fut fulgurante – à peine quelques instants !… Les deux chats se sont alors battus sans violence pour se départager le repas du jour. Malheureusement, le festin a eu lieu bien trop loin dans les hautes herbes pour que l’on puisse voir quoi que ce soit. Mission accomplie ? Nous avons d’ores et déjà réussi à capter notre scène de chasse ! Lointaine, rapide, pas excitante. Pas de quoi fouetter un chat, enfin un léopard. On saura se contenter de cette séquence, mais le safari ne fait que commencer…
C’est en buvant un thé avec Aurélien, au moment où le soleil part se cacher à l’ouest comme depuis l’aube des temps, que je réalise la poésie de cet endroit. C’est fascinant comme cet Eden sur terre nous permet de redevenir un enfant ! On vit une véritable aventure s’imaginant l’égal d’Harrison Ford ou d’un célèbre reporter, nourri par les images folles des nouvelles d’Hemingway ou d’Alphonse Daudet et son Tartarin de Tarascon. Certes la tente, le matelas et les sacs de couchage ne sont pas rustiques, les autochtones sont des plus accueillants (surtout au-delà de 20 dollars), et la traversée ne présente que peu de danger. Pourtant la plaine, qui a vu apparaitre l’Australopithèque, a su garder un naturel, une fraicheur, qui donne tout son sens à un voyage : l’authenticité. La nature est réellement libre ici, les hyènes peuvent traverser le campement en pleine nuit, laissant des traces au bord même de notre tente, ignorant notre présence, comme pour nous rappeler que nous restons des invités, comme le furent les massais… 





