Peu avant six heures, alors que tout le campement somnolait encore, nous nous sommes levés pour rejoindre à l’Est un espace indiqué par le ranger proposant un point de vue dégagé sur le cratère du Ngorongoro. Le soleil perçant découpe doucement la crête. Cette partie de la branche orientale du grand rift s’étend sur plus de 20 kilomètres de diamètre pour former la caldeira non émergée, la plus importante au monde. Le soleil inonde toute la réserve naturelle. Autrefois, c’était un enclos géant pour vaches domestiques. Elles étaient affublées d’une cloche qui, en tintant, produisait le son « goro-goro », ce qui d’après un massai rencontré par hasard sur notre spot, est à l’origine du nom de ce volcan. Laissant le Massai à son troupeau, nous retournons à pied vers le camp qui se réveille à mesure que le soleil disparaît au-dessus des nuages. Partis bien rapidement vers la plaine formée par le fond plat du cratère, nous avons la chance de compléter notre chasse d’images par des plans d’animaux auparavant plus rares ou peureux ! Les hyènes, les phacochères ou les autruches semblent vivre calmement dans ce petit coin de paradis où la chasse est prohibée depuis 1928. La traversée se fait calmement, l’ambiance est plus paisible que dans les autres parcs. Certes nous croisons parfois d’autres voitures, d’autres touristes, et nous traversons la plaine par des pistes, mais la nature semble plus forte que tout, notre présence n’ayant aucun impact sur les animaux. Les bords du volcan formeraient-ils une barrière ?
Au fond de moi je suis convaincu ; Si nous devons assister à une scène de chasse, c’est ici. Cette ambiance, cette nature, est si cohérente avec mon idée du monde sauvage.
Notre guide marque un stop, au pied d’un sommet. Il discute avec un autre guide en Kiswahili. L’échange est assez rapide, embrayant de suite, nous fonçons et arrivons à peine un kilomètre plus loin sur le dessus de l’élévation. Sur notre gauche se tient une dizaine de lionnes. La plus proche de la voiture, se lève, s’étire, s’assoit et découvre ses babines pleines de sang. Aucun doute, elles ont déjà mangé. Une fois de plus, nous arrivons trop tard pour assister à une chasse. Vraiment déçus, nous échangeons avec mon partenaire sur l’utilité de rester ou non sur le spot. Car des lions et lionnes qui dorment, nous en avons déjà 10 bobines !
Je le convaincs de rester quelques minutes de plus histoire de compléter par quelques clichés – en espérant qu’elles se décident à bouger, bâiller, se lécher… Puis une lionne se lève. Son attitude est différente, légèrement différente. Plus en tension, les oreilles dressées en arrière, ses muscles tendus, les babines redressées … Je ne saurais la décrire plus, car avant même d’avoir pu dire quoi que ce soit, nous nous sommes retrouvés projetés en arrière, notre guide décollant littéralement du spot pour remonter la route, tournant à gauche sur une piste qui jouxtait l’air de repos des lionnes. La voiture ne s’arrête que sur la cime de la plaine. Bernad répète plusieurs fois « look the lionnes, look it ».
Nous nous tournons naïvement sur notre gauche, voyant à nouveau quelques lionnes et un lion dormir, ne comprenant pas pourquoi notre « super guide » nous a emmenés sur un spot plus éloigné. De nombreuses voitures, alertées grâce au téléphone portable, commencent à nous encercler. C’est en voyant cette agitation et toutes les lionnes se réveiller que nous avons enfin réalisé : la chasse est ouverte. « Look, look the lionnes » notre guide pointant cette fois avec conviction le fond de la plaine à notre droite. C’est tout étonnés que nous découvrons une lionne qui s’était savamment avancée pour venir couper la trajectoire d’un troupeau de buffles. C’est frontalement que la lionne attaque le troupeau, avec un bel effet de surprise. Le troupeau se replie, et ses membres les plus imposants, les plus puissants, forment un trident pour répondre à la deuxième salve de l’éclaireur. Furieux de voir la puissante féline continuer ses habiles assauts, l’ensemble du troupeau se met à la pourchasser !
C’est le pas léger, en veillant à ne pas distancer le troupeau, que la lionne se glisse doucement vers nous et le bas de la plaine : droit sur l’ensemble de la troupe qui s’est cachée dans les hautes herbes du bush. L’excitation est maximale. Le piège est parfait et semble inéluctable, d’un coup les lionnes sortent des herbes pour encercler le troupeau. Chacune attaque, de manière synchronisée et organisée, les bovidés qui tentent de repousser les divers assauts en restant regroupés, afin de protéger les deux plus jeunes du groupe. De notre emplacement, l’exaltation du combat qui se déroule est simplement intense, immense, au moins autant que le bruit produit par les rugissements et les coups. Les buffles commencent tout juste à s’étirer, à se séparer en laissant un espace sur les deux jeunes ruminants, qu’immédiatement deux nouvelles chasseuses bondissent des fourrés pour leur porter une estocade fatale ! Mais c’était sans compter sur le retour du plus puissant des buffles qui fait alors face aux deux lionnes.
Elles hésitent ! Font front ! Les trois animaux se narguent, puis se confrontent : une lionne téméraire part à l’assaut de l’autre individu, tentant de le frapper à la jugulaire tout en gardant une légère distance de sécurité … Ce qui rend l’attaque stérile et permet au massif bovidé de prendre l’avantage. Il bouscule la lionne, la soulève et la projette sur sa comparse, éliminant ainsi deux adversaires. La chasse devient dangereuse, les lionnes les plus proches de l’action prennent alors le temps de jauger, d’évaluer à nouveau la situation. Pas de prise de risque inconsidéré ? C’est trop tard, l’instant d’hésitation de la meute a suffit pour que les buffles se regroupent et s’échappent par une brèche dans le cercle.
Sans grande conviction les lionnes poursuivent le troupeau fuyant vers le fond de la plaine, espérant voir un individu fatigué, blessé, ou simplement plus faible se détacher du groupe. Abandonnant bien vite la traque, les lionnes reviennent vers nous, l’air satisfaites. Tout ceci n’aurait été qu’une distraction ? Qu’un moment de détente entre deux bouts de gnou ? Ou n’était ce qu’une chasse pédagogique pour former les plus jeunes lionnes de la troupe ? Les yeux pétillants de nombreuses images de la scène, nous retournons sur nos pas. En échangeant avec Aurélien, nous nous rendons compte que nous n’avons pris que des plans larges de l’action tant la chasse a été une action groupée, coordonnée, un véritable travail d’équipe.
De vrais gosses, en arrivant le soir au campement tout près du parc du Tarangire, nous avons simplement fanfaronnés, encore tout excités, tout illuminés par le spectacle que nous avons vécu quelques heures plutôt. Installés dans l’office, nous faisons défiler les photos, émerveillés, n’arrivant pas à réaliser tout ce que la nature préservée de la Tanzanie nous a offerts durant notre safari. Heureusement, il reste une dernière journée. Le soleil s’éclipse au-dessus de la savane et nous regagnons nos tentes.




